Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Lettres professionnelles,

mine d'asphalte de la Concession de Chéery à Forens en 1888

 

En 1888, Paul Crochet, ancien propriétaire de la mine d'asphalte de Forens, dite "Concession de Chézery", est décédé depuis deux ans. Mais l'activité de la mine de Forens continue, et l'on a même connaissance, à travers une correspondance de 6 lettres adressée fin 1888 à M. Puiseux de St-Etienne par son serviteur dévoué M. Monnet de Forens, présumé contre-maître, des préoccupations, jour après jour.

Ce Monnet est peut-être Edouard, né en 1844 à Forens [CI-12043], célibataire décédé en 1902.

En cette fin d'année, il faut faire face aux soucis qui s'accumulent. On en prend connaissance, du moins on les devine, à travers les rapports de M. Monnet : la roche est de qualité inégale, le vieux perforateur est hors d'usage, le nouveau n'est pas adapté, et il est incompatible avec les anciennes mèches. Les cartouches de la nouvelle poudre en poussière n'explosent pas. Il faut en acheter à Lancrans, et la transporter aux risques et périls d'un employé. On travaille donc (certainement) à la pioche, et avec des échelles pour exploiter le haut des galeries. Il pleut presque tous les jours, et de la gadoue se retrouve à l'accès des galeries. Pire, si la neige arrive, une galerie risque de s'écrouler lors du passage des traineaux des habitants ; et les voituriers qui, pour alimenter l'usine, transportent les 4 à 5 tonnes de bon asphalte au minimum extraits chaque jour, avec un personnel de 8 à 9 hommes, risquent de ne plus pouvoir travailler. Il est envisagé de reprendre d'anciennes galeries, quitte à rogner les piliers de soutien laissés dans la roche pour soutenir la voute...

Des hommes du pays (Vuaillat, Berrod), parfois négociants (Francisque Godet) semblent acheter de l'asphalte pour le revendre en vue d'usages professionnels (graissage de moyeux, etc.)

 

Correspondances 1888

1) Lettre datée de Forens, le 23 octobre 1888, signée Monnet et adressée à M. Puiseux, à St-Etienne.

J'ai l'honneur de vous dire que nous avons essayé le perforateur contenu dans la caisse que Vouaillat m'a remis(e) jeudi soir, ainsi que deux tarières de 60 centimètres. Il fonctionne assez bien dans de l'asphalte bien tendre ; mais si elle se trouve un peu dure, le ressort du criquet n'est pas assez fort, et il saute sur les dents sans les accrocher. Comme nous n'avons que de l'asphalte mélangée de nœuds durs, il ne vaut rien pour nous.

Et aussi, le porte tarière de ce perforateur étant rond, nous ne pouvons pas y adapter les mèches que nous possédons, qui ont le talon carré.

(…) Il nous aurait fallu un petit perforateur en fer, comme celui qui est hors d'usage, et que nous puissions l'adapter aux tubes qui vont avec, et qui sont encore bons. Avec ces tubes, l'on peut faire un coup de mine à 2, 3, 4 ou 5 mètres de haut, sans s'échafauder (sans poser d'échafaudage), et avec la même tarière.

(…) j'ai l'honneur d'être votre tout dévoué serviteur [Monnet].

PS. Ci-joint une lettre que le facteur m'a remise hier soit à l'adresse de Monsieur Paul Crochet, fabriquant d'asphalte à Chézery. Je l'ai ouverte croyant que c'était un prospectus.

 

2) Lettre datée de Forens, le 31 octobre 1888, signée Monnet et adressée à M. Puiseux, à St-Etienne.

Suivant vos ordres, j'ai fait recommencer (reprendre) le travail à la mine hier matin. J'ai commencé par faire réparer les chemins et sortir l'eau de la galerie n° 4. Je mets deux chantiers d'abattage dans cette galerie.

Pernod m'a envoyé la somme de 200 francs, et 7,500 kg de poudre en poussière.

Par une lettre en date du 15 février 1888, je vous demandais d'avoir l'obligeance de nous faire venir un perforateur ou deux, avec jeux de mèches. Ces perforateurs nous seraient très utiles aujourd'hui pour finir d'abattre le massif de bonne roche qu'il reste dans la galerie de la montagne.

(…) votre tout dévoué serviteur [Monnet].

 

3) Lettre datée de Forens, le 8 novembre 1888, signée Monnet et adressée à M. Puiseux, à St-Etienne.

Je viens vous rendre compte que la galerie n° 4 est devenue aux trois-quarts mauvaise. J'ai établi un chantier dans la Galerie de la Montagne, mais cette galerie ne fournit aussi que de la roche très mouchetée et, malgré notre bonne volonté, nous ne pouvons produire pour le moment que 4 à 5 tonnes de bon asphalte par jour, avec un personnel de 8 à 9 hommes.

Pour plus produire, il faudrait déboucher et reboiser (réétayer) l'entrée n° 2, et rogner quelque peu les piliers dans les anciens travaux, commencer une galerie dans le n° 8, pour aller rejoindre le n° 1 ; mais ce travail n'est pas praticable en ce moment, vu la mauvaise saison.

(…) votre tout dévoué serviteur [Monnet].

 

4) Lettre datée de Forens, le 15 novembre 1888, signée Monnet et adressée à M. Puiseux, à St-Etienne.

Je suis en possession de votre honorée (j'ai bien reçu votre lettre) du 12 courant. Actuellement nous extrayons de la roche dans la Galerie de la Montagne ; nous abattons, à l'aide d'échelles, la bonne roche qui a été laissée au-dessus du puits n° 2, contre la paroi de droite. Nous avons aussi, jusqu'à ce jour, continué la galerie n° 4, qui donne encore quelque peu de bon.

Si nous ne pouvons alimenter l'usine avec ces divers chantiers d'abattage, nous rouvrirons l'entrée n° 2, (ce) qui n'est pas impossible, mais très défavorable en ce moment parce qu'il pleut presque tous les jours, et qu'il n'est pas avantageux de patauger dans la boue. Ce travail demandera quelques jours et coutera quelque peu de bois. Malgré les inconvénients que présente la poudre en poussière, nous l'emploierons puisqu'il y a économie.

Ci-joint la feuille de paye du mois d'octobre, et un petit détail de l'argent reçu et des dépenses faites depuis le 31 mai au 1er novembre. J'ai porté 50 francs sur les mois de juillet, août (et) septembre, suivant les conditions que vous m'avez faites au printemps de l'année dernière (sa propre paye).

Votre tout dévoué serviteur [Monnet].

Mine de Forens.

Total des dépenses (détaillées par mois, dont 593,25 francs de reste dû en mai, et 574,60 francs en juin) : 1.392,65 francs.

Recettes : le 11 juin 200 francs ; par Gojon, 300 francs ; par Henri Berrod [de Montanges ?] 200 francs ; par Vouaillat, 300 francs ; par Francisque Godet [recensé négociant], 200 francs ; par Vouaillat, 200 francs.

Il reste en caisse (solde) : 7,35 francs.

Datée de Forens, le 15 novembre 1888, signé : L'employé Monnet.

 

5) Lettre datée de Forens, le 17 novembre 1888, signée Monnet et adressée à M. Puiseux, à St-Etienne.

Pernod vient de m'envoyer de la poudre. Je l'ai essayée, la moitié des coups de mine qui ont été chargés ne sont pas partis, et ceux qui sont partis n'ont fait que fendiller, malgré (une) double charge. J'en ai essayé au dehors, avec plusieurs cartouches. Il y a des cartouches que (dont) la mèche seule a brûlé, d'autres que (dont) la poudre s'en va tout doucement en fumée, (et) d'autres qu'elle s'en va par petites étincelles, mais sans faire explosion. Je crois qu'il y manque quelque chose, de sorte qu'il est impossible de s'en servir. Voilà (donc) deux (ou) trois jours de retard, et septembre perdu, par rapport à cette poudre.

Pernod va m'en envoyer en grains, j'essaierai de la mêler, pour voir l'effet qu'elle produira.

Il y a un ouvrier qui se chargerait, à ses risques et périls, de prendre la poudre à Lancrans, et de la rendre (l'apporter) à Forens, moyennant 50 centimes par kg, ce qui porterait le prix de cette poudre à 1,55 francs (?), rendue à Forens.

Votre tout dévoué serviteur [Monnet].

 

6) Lettre datée de Forens, le 25 novembre 1888, signée Monnet et adressée à M. Puiseux, à St-Etienne.

Je suis en possession de votre honorée du 21 courant. Pernod nous a envoyé 9 kg de poudre, le 18 courant. Nous avons perdu quelque peu en essayant de la mélanger avec l'autre. Il nous en a envoyé un tonneau jeudi. J'en ai fait apporter 15 kg de Lancrans, et j'en recommande autant. Celle de Nantua servira à nous garantir en cas de recherche.

Le chantier de la Montage s'expédie ; nous avons percé dans la tranchée à ciel ouvert. Nous avons bouché le trou avec des bois. Il ne reste plus guère de bon à abattre autour du puits. Nous continuerons le n° 4, qui est devenu un peu meilleur, par le niveau inférieur, après l'avoir relevé pour faire écouler l'eau. Le niveau supérieur a été laissé. Ce niveau arrive dans la tranchée qui a été faite en 1880, ou 1881, dans la galerie de la Montagne.

Jusqu'à maintenant nous avons abattu, sorti, trié et descendu passablement de bonne roche, mais si la neige vient à tomber, je ne vois pas trop comment l'on pourra alimenter les voituriers. Nous serons bien obligés de déboucher et reboiser l'entrée n° 2 qui donne sur le chemin de la mine, et rogner quelques piliers dans les anciens travaux. Cette entrée étant au-dessous du chemin des traineaux, il n'est pas prudent d'y travailler pendant que l'on est obligé de naviguer au-dessus.

Veuillez agréer, (…).

 

Publication : Ghislain Lancel. Correspondances de 1888 : collection Michel Blanc.

Première publication le 30 mars 2022. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 
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