| Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL |
La Guerre de dix ans en Franche-Comté s'intègre dans la guerre de 30 ans (1618-1648). Champfromier ne fut pas vraiment concerné par une guerre réelle, mais par des "picorées", ces célèbres affrontements sanglants que se livrèrent les bandes rivales se disant au service des Cuanais (Franc-Comtois, alors sous domination de l'Espagne) ou des Gris (Bugistes français depuis 1601), avec pour frontière la limite sud actuelle du département du Jura. Aux Bouchoux (ainsi qu'à Viry, La Pesse, Les Moussières, etc.), on était donc Cuanais, à la botte de la maison d'Autriche (comprenant l'Allemagne et l'Espagne), tandis qu'à Champfromier (de même qu'à Montanges, Giron, Echallon, Belledoux, etc.) on était Gris, au service de la France, de Louis XIII et de Richelieu, ce dernier étant généralement présenté comme étant le responsable politique des affrontements.
Peut-être plus que la vingtaine de morts cités ou dénombrés, victimes des picorées dans la paroisse de Champfromier, on retiendra la ruine économique consécutive aux incendies qui détruisirent, à plusieurs reprises, les habitations des habitants des villages de Champfromier et de Monnetier.
Il n'est pas question de réécrire cette histoire, elle est plus que connue, sauf à redécouvrir des archives disparues (le procès de Claude Chevron et les notes du notaire Genolin). Citons seulement la principale source et ses reprises. Le Docteur L.-A. Guillermet est le premier ayant exposé et publié des notes, le compte rendu de ses travaux se trouvent dans la Société d'Emulation de Nantua, année 1847, page 78. Son petit-fils Auguste les reprendra en 1898 dans Un page d'Histoire locale (p. 75 et suivantes). En 1855, Debombourg se réfère au premier récit et en publie de larges extraits (pp. 7 à 14), intégrant les notes du notaire Genolin, feuillet 42 (dont le manuscrit était déjà manquant). Ces travaux sont ensuite repris, c'est le plus connu, en 1918 dans l'Histoire de Champfromier par l'abbé Genolin, et le chanoine Alloing (Chapitre IX), avec erreur de date pour l'événement de la St-Jean (donnant l'année 1636 au lieu de 1634), et où il est précisé en notes que le dernier possesseur connu des notes Genolin fut M. Pignière, directeur de la Banque de France à Carcassonne, et que par ailleurs que le Dr Guillermet tenait le recit de son grand-père, puis encore par Michaux en 1940 [Histoire du Pays de Gex, de la Vallée de la Valserine, de la Michaille et du Haut-Bugey..., par Lucien Michaux (pp. 171-173)].
1634 (à la St-Jean, celle proche de Noël, probablement le 27 décembre). Episode des Cuanais (Séquanais) avec La Suche à leur tête qui forcent le tabernacle de l'église de Champfromier et mangent à St-Julien (à la chapelle). Au retour ils incendient 25 maisons de Monnetier, dont celle du notaire Genolin. "Une autre fois (en 1639) ils brûlèrent le reste du village (de Monnetier) ; à deux reprises différentes ils mirent le feu à Champfromier ; ils tuèrent sept personnes qui voulaient retirer des flammes quelques effets. Le hameau de Giron-Derrière fut à deux reprises consumé par les flammes".
18 juin 1637. Audacieux brigandage par une bande de douze jeunes hommes de Champfromier (plus deux qui semblent cités à titre de syndic), qui attaque des cavaliers de l'armée du roi dans les montagnes de L'Auger. Ils sont convaincus d'avoir "démonté quatre d’iceux et pris forcement leurs gardes et chevaux", et sont condamnés chacun à 50 livres d'amende [Cure, notaires, f° 11 (22 juillet 1638)].
2 juillet 1639. Claude Ducret [CI-10222 ?] est tué à la Combe d'Evuaz.
3 juillet 1639. Le dénommé Michel Chardon [10246] de Monnetier fut tué par les Comtois le 3 juillet 1639 au Mont Pelaz [RP, f° 344 (noté f° 17)].
7 octobre 1639. Les Cuanais incendient 33 maisons de Monnetier, prennent une custode à l'église de Champfromier, tuent au moins 7 personnes (inhumées du 14 au 16 octobre) [Ouvr. cité, p. 63-64].
Madame Vandembeusche rapporte que parmi les maisons brulées dites à Monnetier, s'en trouveraient au moins plusieurs de la Combe d'Evuaz, et en particulier la grange des frères Perrin (dont Bernardin) de Nantua, en "Pré Cresta..., incendiée par les ennemis", avec bail en 1644 à Etienne Genolin-Pochy pour reconstruire avant la St-Michel 1645, et redevance allégée en proportion s'il a avait non jouissance du domaine attenant "à cause des ennemis". Celle de Pierre Ligon sera aussi reconstruite, mais l'année suivante, et le notaire Genolin échangera en 1646 sa maison de Buclaloup contre une maison à Monnetier pour remplacer sa propre demeure [La Combe d'Evuaz, p. 26-27, 30, 57, 60].
Courant novembre 1639. Une barricade est dressée au Petit-Pré (Combe d'Evuaz), en présumant que les Boucherans pourchasseraient les Gris au retour, ayant annoncé qu'ils partaient à la picorée en Semine (chez les Cuanais). Les Gris ramassent dans la Semine une vingtaine de vaches et quelques juments et reviennent par le chemin d'Evuaz. Mais La Suche est prévenu et a le temps d'arriver avec quelques partisans pour se poster avec des carabines à proximité de la barricade dans les sapins. Le capitaine Brunet arrive avec ses Gris à la barricade. Les Comtois tirent, blessent Brunet à la hanche et "le déguillèrent d'à cheval". Ses partisans abandonnent alors leurs bestiaux, se sauvent vers l'Auger tandis que les Boucherans reprennent leur butin et retourne à la Combe d'Evuaz. Les gris transportent leur capitaine Brunet à Montanges, chez son beau-père Mermety. Le capitaine meurt huit jours plus tard. [Guillermet, p. 78-79 (Michaux ajoute que Mermety accusa Claude Chevron, et que c'est par le procès qui s'ensuivit que les faits sont connus)].
21 novembre 1639. Inhumation de Clauda Truchet, tuée par les Bocherans (Bouchoux).
Sans date. En représailles à la mort de Brunet, L'Espinassou, autre chef des Gris, fait plusieurs excursions aux Bouchoux, coupant les doigts des femmes pour se remplir les poches de leurs anneaux ! Une fois, l'un des hommes revient avec une marmite de la Semine. Au même moment des Cuanais rentraient d'une picorée à Champfromier. Les ayant entendu venir, ils se cachent. "C'est les tzancrous de Gris qui viennnet de picorer ; a fô mira célé qui porta la marmita". Ils tuent l'homme à la marmite et récupèrent la marmite, mais pas les bagues ni les doigts des femmes. Les Gris se sauvent avec leur mort.
24 décembre 1639. Pierre Tavernier, tué en la Cernaz par les Bocherans.
Sans date. Une autre fois un groupe de Boucherans est surpris au lieu-dit Sous-Massans de Champfromier et dépose les armes. Mais l'un est reconnu par Berrod-Vally de Montanges : "Voilà celui qui a tué mon père". Il est tué ainsi que les autres à coup de pioche et de massues et précipité dans le précipice au pont (sur la Volferine), lequel porte maintenant le nom de Pont-d'Enfer... Et n'y passèrent plus jamais les boucherans sans évoquer le massacre à cet endroit de leurs pères : "Vaica zou les tzancrous de Gris firent sôttaz noutros peires". [Genolin, p. 65-66].
1641. Jean Ducret, tué par les Boucherans, inhumé le 26 juillet 1641, et Claude Tournier, tué par les Comtois, inhumé le 31 août 1641, sont à Champfromier les deux dernières de douze victimes citées dans les registres en rapport avec cette guerre de dix ans [Nouveau relevé des registres].
1644. Les habitants de Nantua ayant à héberger et à entretenir la Compagnie de cavalerie du régiment de Turenne (un capitaine, un lieutenant, une corvette, un maréchal de logis, 38 cavaliers et 4 bas officiers) ils supplient d'obtenir l'aide des paroisses de Brénod, de Charix et de Lalleyriat pour le foin et l'avoine (23 janvier 1644), puis la contribution de celles de Montanges et de Champfromier, qui devront contribuer par avance, de quatre en quatre jours, à leur part en 16 quintaux de foin et 35 mesures d'avoine, proportionnellement à leurs rôles de taille (6 mars 1644) [AD01 H65]. La présence de cette Compagnie semble n'être que passive, dissuasive, et confirmer que les picorées se sont arrêtées depuis déjà quelques années déjà.
1645. Les maisons brûlées de Champfromier avaient été reconstruites et une attitude pacifique retrouvée (voir note à octobre 1639).
En 1666, les habitants de la paroisse de Champfromier, questionnés durant trois jours par les officiers de l'Intendant sur leurs ressources et frais, déclareront que "ils ont été pillés et brûlés par les comtois pendant les guerres du Comté de Bourgoigne, qu’ils se sont tous endettés en particulier pour se rebâtir et payer les charges survenues depuis ladite incendie, et qu’ils n’ont trouvé personne qui ait voulu prêter aucun denier à la communauté" [AD21, C2862].
La mention, encore en 1644, des "ennemis" dans un bail à ferme au Bief Brun et au Sauges de la Combe d'Evuaz [3E4775, f° 54 (2 juin 1644)], semble privilégier un itinéraire pour les Cuanais passant par la Combe d'Evuaz puis Haute-Crête (non loin des Sauges), puis Mont-Pela, le Crêt du Genoux (par l'est, et non par l'ouest où la roche ne fut "coupée" qu'en 1927), arrivant ainsi à Monnetier par l'ancien chemin voisin de l'actuel Chemin du Riret. On peut noter que Michel Chardon fut tué en "Mont-Pelaz". Une variante consistait à suivre le ruisseau en aval du gué vers la Provenchère jusqu'aux granges du Réret. Ces itinéraires expliqueraient que le village de Monnetier ait beaucoup plus souffert des incursions (incendies) que celui de Champfromier, à l'aller ou au retour des Cuanais.
Bien entendu cette voie d'accès n'était pas la seule. Ainsi, l'épisode des quatre chevaux de l'armée du Roi pris à l'Auger en 1637 témoigne en faveur d'un passage dès cette époque par le futur Chemin du Facteur. Mais ce chemin en lacets dans une pente importante était peu propice aux échappatoires en cas de guet-apens. On pouvait aussi passer, depuis la Combe d'Evuaz, par Giron (qui a beaucoup souffert aussi) et arriver à Champfromier par Communal.
Internet permet de resituer les épisodes locaux un cadre historique plus général. On pourra ainsi consulter le très riche site de Roland Le Corff (http://www.mes-annees-50.com/combattants_comtois.htm).
Source principale : Voir aussi le récit complet publié dans : Chronique trouvée dans les archives de Champfromier (dite en note communiquée à la Société par M. Guillermet, médecin, l'un des membres), dans Compte-rendu des Travaux de la Société d'Emulation de l'arrondissement de Nantua, Première partie, 1847 (pp. 75-82). A noter que le Dr Guillermet affirme que ses notes proviennent de la lecture de la procédure du procès de Claude Chevron d'Evuaz (CI-10361)].
Autres références : Voir aussi Le Massacre du Pont d'Enfer, dans Les collines Mortuaires, par A. Vuillermoz, et un roman feuilleton romancé, avec amants Cuanais et Gris... publié par L'Abeille entre janvier et mai 1861 [1er épisode dans L'Abeille, du 26/01/1861 (Lacuson au Pont d'Enfer, par Albert de Guinchay)].
Publication : Ghislain Lancel (auteur des inédits concernant en particulier la prise des chevaux royaux à l'Auger, la déclaration des habitants à l'Intendant en 1666 et la recherche des itinéraires).
Première publication le premier juillet 2015. Dernière mise à jour de cette page, le 09/12/18.