Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Un Mermet, faux-monnayeur à Buclaloup (1816)

 

La rumeur était insistante concernant un faux-monnayeur à Buclaloup (forêt de Champfromier). On précisait même que cette activité concernait une imprimerie clandestine cachée dans des caves de Buclaloup, caves où étaient imprimés de faux assignats. Si ce dernier détail aurait pu être vrai tant les faux assignats furent innombrables et souvent imprimés massivement depuis Londres pour nuire à notre République, il est toutefois faux, puisque les faits que l'on va évoquer remontent à 1831 et que le cours légal des assignats fut supprimé en 1797. Ou alors, la tradition en ces lieux était de longue date, et ne pourrait-on pas alors en déduire que Buclaloup ne tirerait pas son nom de Brûler les loups mais, au sens figuré, de faire la chasse aux sbires du pouvoir !

C'est par un document familial privé inédit que la recherche a commencé. Le 9 août 1835, devant notaire à Oyonnax, Marie-Rose Durafour, veuve de Gaspard-Marie Mermet-Maure [CI-11857], propriétaire demeurant à St-Sauveur commune de Coiserette (Jura, entre St-Claude et les Bouchoux) d'une part, et Marie Francoise Mermet-Maure, épouse procédant de l'autorité de François-Marie Biellet, cultivateur demeurant à Sièges ainsi que Anne Marie Mermet-Maure, épouse procédant de l'autorité de Pierre Alexandre Richard, propriétaire cultivateur demeurant également audit Sièges d'autre part, rapportent "que les héritiers de Jean-Baptiste Mermet-Maure [11882] habitaient le domaine de Buclaloup, commune de Champfromier et y possédaient un mobilier et des biens meubles considérables, que dans l'année 1816 François-Joseph Mermet [11884], père desdites femmes Biellet et Richard, subit une condamnation et que dès lors elles le représentèrent par anticipation mais qu'elles n'ont jamais rien reçu de la part leur revenant dans ladite succession mobilière du chef de leur père, aïeul, oncle et tante" ! Dès lors, ladite veuve de Gaspard Mermet "ne voulant plus paraître en justice ni plaider à ce sujet et d'ailleurs tranquilliser sa conscience au sujet de toutes difficultés, elle a offert, promis payer aux (autres) comparantes la somme de cent francs, dans une année sans intérêts que passé ce terme".

Qui est donc ce François-Joseph Mermet [11884], et pourquoi fut-il condamné. Madame Vandembeusche, dans son ouvrage sur Evuaz (page 114, et correspondances) apporte des éléments de réponse : En 1800, les quatre frères Mermet-Moroz (Maure), dont un Jean-Baptiste, avaient acheté le domaine de Buclaloup (et celui dit Chez Goy à la Combe d'Evuaz) à François Jagot, un prêtre de Nantua. La famille Jagot possédait aussi la Sapelette et l'un de ses membres, conventionnel, s'est illustré en retrouvant le fameux diamant le Régent et en le rendant noblement à la Nation. Mais revenons aux frères Mermet qui, eux, ne purent payer leurs achats et eurent leurs biens saisis et vendus aux enchères. La rumeur veut qu'un atelier de faussaire ait pris place dans les caves de Buclaloup, peut-être pour permettre de payer les domaines achetés. Une certitude est toutefois que François-Joseph, fils de Jean-Baptiste, fut condamné à une mort civile le 13 août 1816 et qu'il fut ensuite surnommé le Galérien. Il est aussi de tradition orale que, sur le point d'être surpris, les faussaires aient jeté leur matériel dans le tombaret derrière la maison de Buclaloup (ce dernier fait semble toutefois injustifié puisque les spéléologues ont depuis exploré ce tombaret, et s'ils y ont fait une macabre découverte, elle ne relevait que de la dernière Gurerre mondiale).

C'est évidemment Mme Odile Mermet, Présidente de l'Association des "Mermet", qui a permis de confirmer les soupçons. Extrait d'une liste de galériens condamnés [Archives Militaires de Toulon], ce texte nous apprend que François-Joseph Mermet-Maure, fils de feu Jean-Baptiste et de feu Marie-Cécile Molard, marié à Marie Antoinette Conte, né en 1781 aux Bouchoux [lire : le 18 mars 1778] , cultivateur, fut condamné à Lons en 1816 pour mise en circulation de fausse monnaie, aux travaux forcés à perpétuité. Sa peine fut commuée à 10 ans le 5 novembre 1823. Il a été libéré le 5 (ou le 6) novembre 1833. Son lieu de retour n'est pas indiqué. Pour information, signalons que s'étant rendue en Guyanne, Mme Odile Mermet a été soulagée de ne trouver aucune trace du nom de Mermet dans les archives départementales à Cayenne, concernant les Iles du Salut. C’étaient les grands condamnés qui y étaient internés. Notre François-Joseph n'en fut pas.

Les quatre frères (fils de Michel et Marie Grandclément) ayant acheté Buclaloup en indivis étaient les deux célibataires Jean-Louis et Claude François, et les frères Jean-Baptiste et Claude-Marie ayant épousé des sœurs Molard. En 1883, à l'état des sections de Champfromier, la grange de Buclaloup, et les prés environnants, appartenaient à un François-Marie Mermet-Fantzi des Bouchoux, lequel possédait aussi d'autres biens à Champfromier (les Ramas, le Crozat nord et sud, etc.) Cet état confirme donc que Buclaloup avait été revendu et qu'il n'y a plus alors aucun bien possédé par les Mermet-Maure à Champfromier. Par contre cette branche eut des descendants à Champfromier. Gaspard, frère du François-Joseph faux-monnayeur se marie à Champfromier en 1813 avec une Durrafour. Leur sœur Marguerite [11887] se mariera aussi à Champfromier en 1815 avec Jean-Marie Famy [CI-9981 (fils de Sieur François Famy, lequel serait l'horloger, architecte de la nouvelle tour du clocher de Champfromier en 1805)], dont trois fils et une fille nés à Champfromier.

Du point de vue de la toponymie, cette branche des Mermet-Maure n'étant pas étangère à Champfromier, se pourait-il alors que la Combette aux Maures, même s'il semble bien que l'on doive écrire Combettes aux Morts..., soit la combette des Mermet-Maure ? Les Mermet étaient suffisamment bien connus à Champfromier, leur pseudonyme pourrait se justifier (ils avaient possédé les moulins, avaient de biens à Communal, et le lieu-dit les Mermettes semble aussi rappeler une de leurs fratries).

 

Les histoires de faux-monnayeurs sont nombreuses... On dit qu'il y avait eu un atelier dans une cavité des rochers qui surplombent la Burne à Evuaz. Rapportons l'information donnée à ce sujet par M. Janin en 1924, dans une note de bas de page : Roche au bas de laquelle "on nous a dict estre une grotte où s'étoit autreffois retiré un faux monnayeur, nommé Pellatte" [Bull. de la Soc. des naturalistes et archéologues de l'Ain, n° 38 de 1924, pp. 68-79].

Il revient certainement au voyageur romancier Baron de Raverat d'avoir propagé cette autre rumeur d'activités illicites à Champfromier, lui qui, en 1867, signalait "les profondes excavations du Montpellaz, où les faux-monnayeurs avaient des ateliers" (p. 89).

 

 

Publication : Ghislain Lancel. Remerciements (réciproques et complémentaires) : Joelle Grospelier (St-Claude), Mme Vandembeusche (Bourg), Mme Marie-Odile Mermet (St-Lupicin).

Première publication le 4 mai 2014. Dernière mise à jour de cette page, le 21/01/16.

 

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