Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Meurtre à Chézery de 2 contrebandiers (de Belleydoux) en 1830

 

Deuxième épisode : Découverte du second cadavre et réexamen par d'autres médecins. Dans le premier épisode, l'acte d'accusation relatait la découverte d'un premier cadavre, son autopsie, et commentait sans complaisance certaines interprétations des causes de la mort !

 

[Découverte du second cadavre, celui de Tabourin]

Deux jours après, on trouve dans la Valserine, près de la rive qui dépend de Forens, le corps d’un autre contrebandier ; c’était celui de Tabourin, âgé suivant une pièce du procès de 20 à 22 ans.

Le suppléant du juge de paix de Châtillon-de-Michaille se rendit sur les lieux, accompagné du sieur Guinet, chirurgien. Le rapport du sieur Guinet énonce qu’il y avait sur le cadavre :

1° deux blessures à la tête sur les pariétaux ;

2° plusieurs contusions sur le cuir chevelu et le front ; que les blessures, quoique ouvertes, n’avaient point offensé le crane ; que les contusions, quoique fortement ecchymosées, surtout sur le front gauche, n’avait point atteint les os ; que le crane était dans son état naturel, sans épanchement sanguin ; que la pie-mère et la dure-mère n’étaient point enflammées ; que les vaisseaux capillaires n’étaient point rompus ; que les poumons étaient un peu gonflés ; que le cœur et le foie étaient dans leur état naturel et que l’estomac et le pylore étaient plein d’aliments ; d’où il conclut que les blessures et les contusions ont été faites par des corps déchirants et contendants, et qu’elles n’étaient point allées graver (?) pour donner la mort.

Un autre rapport fait plus tard sur le même cadavre et dont il sera bientôt parlé, prouve que celui-ci n’a été que l’expression d’un examen très superficiel. Quoi qu’il en soit et en le prenant même tel qu’il est, il fait connaitre que Tabourin a été comme Pinget blessé principalement à la tête et aussi avec un instrument vulnérant et contendant. Il faut en conclure qu’ils ont été tous deux en butte à des violences de même nature ; or, comme il est certain maintenant que Pinget est mort par suite des coups que lui a porté une main ennemie, on se sent d’abord entrainé à cette pensée que Taborin est mort de la même manière.

Cependant le médecin Guinet termine son rapport en exprimant une opinion différente.

[f° 5 (recto)] Il pense que ce jeune homme est mort par suite de submersion « et qu’en débattant et choquant de rochers en rochers, sa tête s’est trouvée ainsi meurtrie, attendu que la Valserine en cet endroit est pleine de rochers et de grosses pierres et que son courant est rapide ».

Cette opinion du médecin sur la cause des blessures est, comme on le voit, uniquement assise sur le fait que la Valserine serait pleine de rochers et de grosses pierres ; mais son opinion eut été vraisemblablement tout autre, s’il n’eut pas agi aussi légèrement et s’il eut pris la peine de vérifier d’abord le fait sur lequel il la basait ; car c’est aujourd’hui un point bien démontré par l’information que la Valserine n’était pas, le 27 mars, assez grosse pour entrainer un homme qui n’aurait pas été déjà blessé et mourant, et que s’il y a dans cette rivière quelques pierres ou cailloux polis par le frottement, il n’y a point de rochers et conséquemment point de corps anguleux et déchirants.

Il faut donc laisser de côté l’opinion du chirurgien Guinet qui porte sur des données inexistantes, et ne retenir de son rapport que la constatation des diverses blessures que l’on a trouvées sur le cadavre.

[Réexamen du cadavre de Pinget]

Il parait que les douaniers ne se plaignaient pas de ce rapport mais qu’ils se plaignaient vivement de celui dressé sur l’état du cadavre de Pinget par le docteur Guigraud. Le procureur du roi de Gex décida à cette occasion qu’un officier du ministère public se transporterai sur les lieux et qu’il serait fait une nouvelle visite du cadavre de Pinget. En effet le 4 avril, le substitut du procureur du roi se rendit à Chézery, assisté du sieur Moquin, docteur en médecine à Gex.

Il s’agissait de savoir s’il y avait eu crime, la recherche de ce fait appartenait à l’autorité judiciaire seule, et l’impartialité de la magistrature prouvée d’ailleurs par la mesure même que prenait le procureur du roi, devait être une garantie suffisante pour tous ceux qui avaient un intérêt quelconque dans cette affaire. Les douaniers ont pensé sans doute qu’il ne leur convenait pas que l’opération se fit sans eux et sans un médecin de leur choix : à son arrivée, le substitut du procureur du roi trouva à Chézery le sieur Brodin, contrôleur des douanes, amenant avec lui le sieur Rendu, médecin à Nantua ; ils se dirent l’un et l’autre envoyés par l’inspecteur des douanes, pour assister à l’opération. Si le procureur du roi avait été là en personne, il eut vraisemblablement renvoyé et le sieur Brodin et le sieur Rendu qui étaient sans mission légale, et il n’eut pas voulu que la conscience de l’homme de l’art commis par la justice, fut gêné par personne ; le substitut fut plus faible, il admit le sieur Rendu à prendre part à la visite qui allait être faite. Les docteurs Moquin et Rendu opérèrent donc conjointement. Sur l’état des blessures ils ont donné un rapport commun ; sur la conclusion à en tirer, ils ont fourni des déclarations séparées.

Suivant le rapport commun, ils ont visité d’abord le cadavre qui, disent-ils, a été examiné par le docteur Guigraud, c’est donc celui de Pinget. Ils retrouvent les contusions aux jambes, au genou et à la poitrine dont a parlé le premier médecin ; comme lui, ils remarquent qu’il n’y a aucune blessure ni contusion à la partie postérieure du tronc, et comme lui ils découvrent toutes les blessures de la tête qu’il a décrites ; ainsi ils en trouvent au-dessus du nez, entre les arcades sourcilières, au front du côté gauche, au temporal gauche, à la pommette du côté droit et à la lèvre supérieure. Ils ne peuvent parler du sang coagulé et du sang desséché que la première autopsie a fait disparaitre, ils déclarent qu’ils ne peuvent parler qu’imparfaitement des blessures intérieures du cerveau, ainsi que de l’état du cœur et des poumons puisque ces organes ont été disséqués ; cependant ils reconnaissent au cerveau une injection prononcée.

Ainsi ce rapport confirme en tous points celui du docteur Guigraud quand à l’état matériel du cadavre de Pinget. Il contient cependant une observation de plus, il est dit que les ongles sont coupés très près, que celui du doigt médius de la main droite est même endommagé dans son bord libre, et que du reste l’épiderme de la pulpe des doigts est intacte et la peau des mains très lisse et très blanche.

[Réexamen du cadavre de Tabourin]

Les docteurs Moquin et Rendu demandent ensuite à voir le corps qui a été enterré le second, qui est conséquemment le corps de Tabourin. Sur ce second cadavre, qui avait été visité précédemment par le chirurgien Guinet, les docteurs Moquin et Rendu voient plusieurs meurtrissures légères, notamment sur la partie antérieure de la jambe droite dont le sieur Guinet n’a nullement parlé ; ils voient à la commissure droite des lèvres une blessure et aux doigts ainsi qu’au dos de la main droite des écorchures assez profondes dont il n’a pas parlé davantage ; ils constatent que le cœur et les poumons n’ont pas été ouverts. Tous ces faits prouvent qu’on a eu raison de dire plus haut que l’examen du médecin Guinet n’a été fait que bien superficiellement. Les docteurs Moquin et Rendu parlent ensuite 1° d’une blessure fortement ecchymosée intéressant les téguments dans toute leur épaisseur, placée transversalement sur le sourcil gauche, c’est sans doute celle que le chirurgien Guinet a appelé contusion sur le front et le cuir chevelu ; 2° d’un décollement au pariétal gauche et d’une pareille blessure à l’autre pariétal ; ce sont bien là les deux blessures des pariétaux dont a parlé le même chirurgien. Il n’y a donc point de doute, le cadavre dont parle en ce moment les sieurs Moquin et Rendu est bien celui de Tabourin. Cependant les sieurs Moquin et Rendu donnent à ce dernier cadavre le nom de Pinget ; mais ils font en cela une confusion de nom qui est trop évidente pour pouvoir tirer à conséquence : à la nature des blessures, à cette double circonstance que le cadavre est celui qui a été visité précédemment par le sieur Guinet, et que c’est celui qui a été enterré le second, il est impossible de ne pas reconnaitre le cadavre de Tabourin.

Les docteur Moquin et Rendu disent encore dans le même rapport que les ongles des mains sont aussi sur ce second cadavre, coupés très près et que ceux du pouce et du doigt annulaire étaient en partie rongés ; la peau de l’intérieur des mains était également lisse et livide.

Ils disent enfin que la plupart des blessures ont été faites sur les deux cadavres par un corps contendant et piquant et ils terminent en ces termes : « tels sont les faits que nous avons observés et sur lesquels nous nous réservons d’émettre collectivement ou séparément notre opinion plus tard, après mûre réflexion. » Cette conclusion prouve clairement qu’ils n’ont pu s’accorder sur les inductions à tirer des faits qu’ils constatent.

Ils ont en effet fourni postérieurement des déclarations absolument contraires.

Le docteur Moquin, celui qui avait été commis par la justice, a d’abord donné un rapport en ces termes : « d’après les faits consignés dans notre rapport du 5 avril, faits recueillis avec une scrupuleuse attention, je pense que la mort des deux individus dont nous avons examiné les cadavres, a été produite par les blessures qu’ils ont reçues à la tête et par la submersion qui les a suivies. »

Le même docteur appelé plus tard à faire connaitre en particulier son opinion sur la mort de l’individu auquel a appartenu le premier cadavre, déclare : « je ne pense pas que les blessures que nous avons remarquées sur la tête puissent être le résultat du choc, même réitéré, du corps entrainé par le courant de l’eau ; mon opinion est basée sur la nature de ces blessures et sur la place qu’elles occupent à la tête. A l’inspection de l’état de la rivière et de ses bords, je ne pense pas non plus qu’un homme qui serait tombé par accident et qui aurait conservé la vie, eut pu se laisser entrainer par le courant au point de se faire des blessures de la nature de celles remarquées. Ce courant était trop peu volumineux. D’un autre côté, le lit de la rivière et ses bords ne présentent pas de rochers ; seulement on remarque quelques gros cailloux qui, au lieu d’offrir des pointes sont plutôt lissés par le frottement continuel de l’eau. J’observe encore que l’individu dont nous avons examiné le cas était vivant lorsque les blessures ont été faites, puisqu’elles étaient accompagnées d’ecchymoses profondes, etc., etc. »

Quant au docteur Rendu, l’homme du choix des douaniers, il a fait un rapport qui rentre complètement dans leur système de défense ; toutefois il ne parle pas de rochers, car sans doute, étant avec le docteur Moquin, il avait vu comme lui qu’il n’y en pas dans la Valserine.

Suivant le docteur Rendu, les deux contrebandiers sont tombés vivants dans l’eau ; ils ont fait des efforts pour en sortir et ils y ont péri ; les blessures ont, suivant lui, accéléré la mort, mais quant aux instruments qui ont causé ces blessures, voici ce qu’il en dit : « L’homme entrainé par l’eau, soit qu’il sache nager, soit par instinct, se place horizontalement, la tête et les bras en avant, les genoux et la poitrine en bas ; or les blessures étaient dans ces diverses parties, et tenant compte de la rapidité de la Valserine et de l’aspérité de ses bords dans quelques endroits, ainsi que des grosses et nombreuses pierres dont son lit est couvert » ; il déclare qu’il est porté à croire que les blessures reconnues sur lesdits cadavres ne sont tout que le résultat du choc qu’ont éprouvé ces malheureux contre les obstacles multipliés que cette rivière trouve sur son passage.

[Analyse des rapports]

Deux choses frapperont nécessairement tous ceux qui méditeront sur les opinions émises par les quatre médecins qui ont été employés dans cette affaire. La première, c’est que l’opinion du sieur Guinet ne mérite aucune foi, parce que son rapport a été fait avec une légèreté par trop frappante : il n’a constaté qu’une partie des blessures qui se trouvèrent sur le cadavre qu’il a examiné et il a fondé son opinion sur l’existence des rochers dont il dit que la rivière est garnie, tandis qu’il n’y en a plus un seul ; la seconde, c’est que les sieurs Guigraud et Moquin pensent que les blessures graves des deux individus proviennent de violences exercées sur eux, avant l’immersion, parlant en termes précis et en termes qui annoncent que leur opinion est le résultat d’une conviction profonde, tandis que le sieur Rendu est réduit à dire seulement : je suis porté à croire.

Mais l’opinion du sieur Rendu, déjà si ébranlée par cette première remarque, va se trouver sapée de toute part et enfin complètement détruite quand on connaitra l’information.

Dans le rapport qu’il a fait en commun avec le sieur Moquin, le sieur Rendu a constaté que quelques-unes des blessures reconnues, soit sur Pinget, soit sur Tabourin, ont été faites par un corps contendant et piquant ; dans son second rapport, il rejette l’existence des rochers anguleux et imaginaires dont jusque-là on s’était efforcé de garnir la Valserine ; comme tout le monde, il n’y voit plus que des pierres : quel serait donc, parmi ces pierres que son confrère déclare être rondes et polies par le frottement, le corps assez aigu pour mériter le nom de corps piquant qu’il a dit lui-même avoir occasionné certaines blessures ! Quel serait donc le corps assez aigu pour pénétrer en pointe dans les chairs et aller marquer les os du crane de taches noires et le cerveau de meurtrissures analogues ? Ces deux rapports qui sont tous deux l’ouvrage du sieur Rendu ne peuvent subsister en même temps ; son opinion se contredit elle-même.

Le sieur Rendu présente les coups remarqués aux jambes, à la poitrine, aux mains, à la tête et l’absence de toute blessure sur les parties postérieures comme fait de la position d’un homme qui, entrainé par un courant, s’efforça de nager et il ne remarqua pas que par cela même qu’un homme serait entrainé, il ne serait pas le maître de prendre et de conserver la position de celui qui nage dans une eau calme et commode ; il ne remarque pas qu’un homme entrainé aurait été jeté et roulé tantôt d’un côté, tantôt de l’autre et qui se serait nécessairement blessé dans tous les sens.

 

Suite et fin

 

Source : AD01, 2U176. Transcription et publication : Ghislain Lancel. Remerciements : Gaëtan Noblet.

Première publication le 14 décembre 2016. Dernière mise à jour, idem.

 

<< Retour : Accueil Douanes